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LA SAINTERIE

La Sainterie de Vendeuvre a cessé d'exister en 1962. Elle avait, depuis le 19e siècle, fabriqué ces statues qui ont orné les églises de France et de nombreux pays étrangers, tous ceux où avaient pris pied nos missionnaires, particulièrement dans nos anciennes colonies. Celles-ci ayant disparu comme de nombreuses missions, le style de la statuaire ayant changé, la manufacture de Vendeuvre sur Barse ne survécut pas aux évolutions de la seconde moitié du 20e siècle.


Heureusement, demeure "Le Paradis" qui constituait en quelque sorte la grande exposition de tous les modèles de statues. “Le Paradis”, classé monument historique, attend qu’un jour, un musée lui offre une place de choix en centre ville.
Le texte qui suit est issu de l’ouvrage «Témoins d’hier et d’aujourd’hui au Pays de Vendeuvre» (Ed. : Club 65, Vendeuvre, 2001), dont la documentation concernant la Sainterie est extraite du livre de l’Abbé Durand, « Une manufacture d’art chrétien, la Sainterie de Vendeuvre sur Barse », Imprimerie Némont SA-1978.

 


Naissance d'une vocation.


Au cours d'un séjour chez des parents à Vauchonvilliers, Léon Moynet, alors âgé d'une quinzaine d'années, se prend de passion pour un jeu auquel se livrent les jeunes du village en gardant les troupeaux et qui consiste à façonner des statuettes en utilisant la terre du cru. Faut-il voir là les premiers signes de sa vocation future? Peut-être.
 

Léon Moynet voit le jour en 1818 à Paris dans une famille de commerçants originaires de Gray, en Franche-Comté. Ses parents s'élèvent bientôt au rang de la nouvelle bourgeoisie, classe énergique et opiniâtre qui va dominer le monde des affaires au 19e siècle. Léon grandit dans cette ambiance propice à l'épanouissement d'un enfant et acquiert ainsi certaines dispositions pour l'activité commerciale. On l'envoie à Besançon pour étudier les premiers éléments de l'art, de la géométrie descriptive, du dessin et de l'anatomie. Plus tard il se perfectionne à Paris dans la statuaire. A vingt-trois ans, voulant renouer avec quelque amitié ancienne, il désire retourner en Franche-Comté et, pour s'y rendre, il emprunte les Messageries Royales. La première étape le mène à Troyes.
 

Disposant du temps qu'exige le changement de chevaux au relais, Léon Moynet en profite pour visiter la cathédrale. Là, il rencontre le sculpteur Valtat, célèbre dans la région. Celui-ci, accaparé par de multiples occupations, ne parvient pas à honorer une commande de quarante statues et demande l'aide de Léon. Ce dernier accepte la proposition, une proposition qui va le fixer dans l'Aube, ce qu'il n'avait nullement prévu. Tout l'avenir de Léon découle de cette rencontre fortuite. Il travaille pour le compte du sculpteur Valtat mais il trouve rapidement une meilleure façon d'exploiter ses talents. Plusieurs artistes troyens, s'étant groupés pour organiser une exposition en 1841 dans le grand salon de l'hôtel de ville de Troyes, demandent à Léon Moynet de s'y associer. Il expose alors un ange, modelé en terre. L'exposition est un succès et les artistes renouvelleront cette expérience en 1843 pour encourager et faire connaître les jeunes talents. Léon exposera une Vierge.
 


Début d'une industrie florissante.


En 1842, il achète à Vendeuvre, à l'entrée du village, une grange au milieu des vignes dont il fait son premier atelier. Cette grange attirait l'attention quand on passait devant ; on pouvait y voir des parties de corps humain éparses, des têtes, des bras, des jambes, des mains modelés en terre ainsi que quelques moules en plâtre et des livres de saints.

Le maître du lieu, un jeune homme au front pensif encadré par de longs cheveux, était venu là dans le secret espoir de rénover la statuaire religieuse. Vêtu d'une longue blouse blanche, il pétrit l'argile, façonne la statue, l'allonge sur une civière et la fait transporter à Amance chez un potier pour subir la cuisson. Revenue à l'atelier elle est peinte, dorée, embellie par Léon.
 

A cette époque, divers facteurs favorables encouragent le sculpteur à poursuivre l'entreprise. Les iconoclastes forcenés de la Révolution avaient détruit une grande partie des emblèmes religieux.

La fabrique de Vendeuvre survient fort à propos pour relever les ruines. Le rétablissement des libertés religieuses de la Restauration au second Empire s'accompagne d'une renaissance spirituelle et mystique. On accueille donc favorablement tout ce qui vient de la révolution industrielle qui se met en marche. Les objets religieux fabriqués à un rythme accéléré sont vendus à des prix raisonnables, le succès de l'entreprise se confirme.
 

La Sainterie trouve ses matériaux sur place. La terre est tirée d'un lieu dit «le Thoais». Les trois argiles - blanche, brune, rouge - mélangées acquièrent des propriétés particulières de solidité. La cuisson bénéficie de l'expérience des potiers des alentours (les cruches d'Amance, les poteries de Radonvilliers, les faïenceries de Mathaux, les tuileries et briqueteries de Villy en Trodes et Mesnil-Saint-Père). L'installation de la Sainterie est donc favorisée par les implantations déjà existantes alentour et par une main-d’œuvre qualifiée. L'introduction de conditions nouvelles de mécanisation va assurer le développement rapide de l'entreprise.
 

Cette même année (1842) l'abbé Charles, curé de Magny-Fouchard, mis au courant des talents du jeune sculpteur, lui commande deux autels latéraux pour orner son église. Pour être à pied d'œuvre, Léon prend pension au presbytère pendant deux années consécutives. Dans la partie gauche de la nef il façonne l'autel Saint-Nicolas, à droite l'autel de la Sainte-Vierge. Ces travaux, en terre cuite peinte et dorée, de style gothique, d'une solidité comparable à celle de la pierre, sont le départ de l'industrie de l'art religieux.

La revue catholique, "Bulletin du Diocèse de Troyes", porte un jugement encourageant sur les réalisations de Léon. La diffusion de cette revue fait connaître cette fabrique, non seulement dans l'Aube, mais dans la France entière. De 1842 a 1851, l'activité de Léon Moynet est accaparée par la fabrication d'autels : Magny-Fouchard (1842), Marolles-les-Bailly (1847), Pavillon-Sainte-Julie (1850), Rouvres-les-Vignes (1850), Puits (1850), Ville-sur-Terre, Thil, Brienne-la-Vieille (1851). Chaque autel est un travail de longue haleine qui exige une application constante, un matériel important, une aire de préparation plus grande que n'en demanderait la réalisation de statues, contraintes qui amèneront Léon Moynet à se spécialiser dans la statuaire.


1842/1867. Premières Statues. Première expansion.


Pour faire face à la concurrence allemande venant de Munich principalement, Léon Moynet fait appel a un grand sculpteur Jean-Paul Aubé qui transforme les modèles dans un style plus académique et conforme au goût du jour. Il forme aussi des sculpteurs de premier plan tels Toussaint, Suchetet, Marson et Meffroy. La production prend un rythme soutenu qui s'accélère au cours des années. L'entreprise connaît vingt-cinq ans de croissance continue au cours desquels Léon Moynet et son équipe se dépenseront sans compter pour créer des modèles, les reproduire, les commercialiser. Toutes les fabrications de cette époque sont vendues dans le voisinage immédiat de la Sainterie vendeuvroise. Malgré des ambitions tournées vers l'univers, Léon Moynet reste tributaire du milieu où il vit. En 1869 et 1870, on recense trente et un points de vente dans l'Aube, dix-huit dans la Marne et vingt-deux en Haute-Marne.
L'arrivée de nouveaux artistes alliée au renforcement des relations commerciales entraîne le développement des ventes et l'extension des ateliers qui occupent désormais quarante cinq salariés.

Pourquoi un tel engouement ?


- le façonnage harmonieux des statues, leurs couleurs fraîches, leurs dorures, leur taille, leur expression de bonté, leur prix aussi, les ont rendues sympathiques, populaires et accessibles, même par les paroisses rurales les plus pauvres ;
- mais aussi et surtout la promotion par le bouche à oreille traditionnel est remplacée par une publicité par catalogue. En effet, a partir de 1869, Léon Moynet édite un album de photographies de ses productions qu'il diffuse, et crée, par ailleurs, une exposition permanente de sa production dans les galeries supérieures de l'usine, le «Paradis» que tout acheteur potentiel peut visiter.


L'exposition est colossale. Plus de quatre mille statues de toutes grandeurs, décorées de toutes les manières y sont alignées sur des estrades. Elles forment le plus grand magasin et le plus curieux musée que l'on puisse visiter ! Le « Paradis » présente un double avantage : c'est une exposition à l'usage d'une clientèle souvent embarrassée qui hésite dans son choix et cette réserve de « saints » permet de livrer les clients pressés, sans délai.

La Sainterie de Vendeuvre vend 12000 Statues en 1880 qu'elle expédie tant en France que dans les missions catholiques françaises du monde entier (Afrique, Chine, Inde...). La revue catholique écrit en 1881: « cette maison passe pour être, en genre, un des premiers établissements dans le monde ».
En 1890, l'entreprise est à son apogée et Léon Moynet, au sommet de sa gloire, songe à la retraite.

 


Maison Nicot : les successeurs.


Léon Moynet avait pressenti pour sa succession son comptable qui jouissait de toute sa confiance et auquel il devait préparer un avenir prometteur. Honoré Nicot prend possession de l'usine en 1890 moyennant une rente viagère versée à M. Moynet (qui décédera l'année suivante). Le souci majeur du nouveau chef d'entreprise est de n'apporter aucun bouleversement dans les méthodes adoptées jusqu'ici. Il ajoute uniquement la fabrication des chemins de croix, ce qui nécessite un agrandissement de l'usine de quatre cents mètres carrés et la construction d'un four supplémentaire. Honoré Nicot améliore les services commerciaux. La production s'accroît, les débouchés se multiplient. La population ouvrière suit avec un vif intérêt le développement de l'industrialisation. Les salaires augmentent.

Malheureusement Honoré Nicot meurt en 1905 et laisse la succession à son fils Henri alors âgé de vingt ans. Celui-ci n'est nullement désemparé par la lourde tâche, ayant secondé son père pendant les quatorze mois de sa maladie.
Les débuts de sa gestion sont marqués par un passage difficile de l'entreprise directement lié à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, en 1905, qui porte un coup sévère au commerce des statues religieuses en France. Pour compenser, Henri Nicot se tourne vers l'exportation. Le catalogue est traduit en anglais à partir de 1909. Les ventes reprennent. La parution de la trentième édition du catalogue général au tout début de 1914 témoigne de cette reprise mais aussi de l'ambition du dirigeant de la Sainterie.

Hélas ! la déclaration de la Première Guerre mondiale, en août 1914, bouleverse tous les plans de l'entreprise !
En effet, dès septembre, une partie des bâtiments situés entre la nationale et la Barse sont réquisitionnés pour y installer des soldats qui gardent la voie ferrée à l'endroit stratégique dit des « Vingt-Ponts ». Par ailleurs, Henri Nicot est mobilisé. Il sera tué lors de l'offensive allemande en Picardie, le 19 juillet 1918, laissant une veuve et un enfant de sept ans, René.
Après la guerre, aidée d'un directeur commercial M. Leroy, la veuve Nicot assume la direction de l'usine jusqu'a la majorité de son fils. La fabrication retrouve un bon rythme, et découvre un nouveau marché, bien inattendu. Celui des monuments aux morts de la guerre 14-18 et des plaques commémoratives. Pour faire face à l'évolution du marché et des mentalités, l'entreprise embauche alors deux nouveaux sculpteurs : MM. Dufrasne et Meffroy lesquels auront la redoutable tâche de mettre au point de nouveaux produits et de créer des modèles inédits. C'est ainsi que la Sainterie abandonne progressivement la voie traditionnelle établie par Léon Moynet.


Déclin et disparition de la Sainterie.


De nouveau, en 1939, les ateliers annexes doivent être vidés de leur contenu pour permettre d'entreposer du matériel militaire français en provenance du camp de Mourmelon. L'exode de 1940, l'arrivée et l'occupation des locaux par les premières troupes allemandes, la destruction d'une partie des bâtiments de production lors du bombardement des «Vingt-Ponts», en 1944, l'explosion d'un train de munitions allemand seront fatals à la Sainterie.


Courageusement René Nicot répare les dégâts et la fabrication redémarre, cahin, caha. Mais le marché n'est plus ce qu'il était. Le culte des saints subit une nouvelle et grave crise (l'urgence de l'après guerre est ailleurs). La représentation traditionnelle dite de Saint-Sulpice doit laisser place à un style moderne, dépouillé et sans accessoire. On reproduit les oeuvres du trappiste le RP Marie Bernard qui crée Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, Notre Dame de la Salette ... On lance la fabrication de sujets profanes: Florentine, danseuse, buste etc.

Les efforts artistiques des sculpteurs de la maison Nicot sont récompensés par une médaille d'Argent de la Société des Arts, Sciences et Lettres de Paris. Malgré toutes ces tentatives, les productions ne peuvent atteindre un niveau suffisant. René Nicot, conscient de la situation de plus en plus précaire de la statuaire, décide de s'orienter vers des fabrications touchant le bâtiment dont le marché est encore porteur à cette époque.

Le carreau flammé est lancé. Il s'agit de carreaux de pavage aux teintes nuancées, allant du brun-clair au noir, de formes différentes. Toutefois le lancement de cette nouvelle fabrication pose problème aux financiers qui ne soutiennent pas durablement cette nouvelle orientation industrielle.
L'usine ferme définitivement en décembre 1962.

 


La manufacture d'Art Chrétien a fait connaître Vendeuvre en France et bien au-delà des frontières.

Elle a contribué à l'épanouissement de l'art religieux à la mode à cette époque. Même si les statues, au fil du temps, ont été quelquefois décriées, voire bannies de certaines églises, elles restent un trésor pour le patrimoine vendeuvrois. D'autre part, la lecture du livre de M. l'Abbé Durand nous éclaire sur les qualités de Léon Moynet, homme exceptionnel, en son temps, qui a su aller de l'avant dans les domaines artistique et commercial.
 


Les statues, les autels de Léon Moynet, présents dans de nombreuses églises de notre département témoignent, encore aujourd'hui de cet art révolu :
Saint Barthélemy et Saint Martin vous accueilleront à Amance,
Saint Pierre et Saint Paul à Argançon,
deux anges adorateurs à Arrembécourt,
la Vierge (avec pierreries) à Brevonnes,
six statues et anges candélabres a Chacenay,
Saint Eloi à Colombé-la-Fosse,
sept statues dont Saint-Sébastien, Sainte Anne et,
Saint-Nicolas à Colombé-le-Sec,
Saint Nicolas à Couvignon,
Sainte Vierge à Dierrey-Saint-Julien et Dierrey-Saint-Pierre,
Saint Eloi a Fresnay,
Six statues à La Loge aux Chèvres,
Saint Nicolas à Lusigny,
Saint Vincent, Sainte Vierge et Saint Nicolas à Marolles-les-Bailly,
Sainte Vierge, Sainte Anne et Saint Benoît à Meurville,
Saint Maurice, Saint Jacques le Majeur, Saint Joachin, Saint Roch, Saint Sébastien, Jeanne d'Arc à Rouvres-les-Vignes,
Saint Joseph et l'Immaculée Conception à Saulcy,
la plupart des statues à Soulaines,
l'Immaculée Conception et Sainte Catherine à Vauchonvilliers ...
et bien sûr quelques statues à Vendeuvre.

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